Les négociations commerciales entre le Canada et les États-Unis sont entrées dans une phase particulièrement délicate. Alors que les deux pays tentent de finaliser un accord destiné à éviter une nouvelle vague de droits de douane américains, le ministre canadien responsable du Commerce avec les États-Unis, Dominic LeBlanc, est retourné à Washington le jeudi 20 août pour poursuivre les discussions avec le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer. Cette nouvelle rencontre intervient à quelques jours d’une échéance cruciale fixée par Washington, tandis que les gouvernements provinciaux canadiens restent divisés sur les concessions que le pays pourrait accepter pour parvenir à un compromis.
Le retour de Dominic LeBlanc à Washington témoigne de l’intensification des négociations. Le ministre canadien et Jamieson Greer se sont déjà rencontrés à plusieurs reprises ces dernières semaines et ont fait état de progrès importants. La rencontre du 20 août doit notamment permettre de poursuivre le travail technique et politique nécessaire à la finalisation d’un éventuel accord. La principale urgence concerne la menace de nouveaux droits de douane américains de 50 % sur environ 20 milliards de dollars de marchandises canadiennes. Leur entrée en vigueur, initialement prévue plus tôt cette semaine, a été repoussée au samedi 22 août afin de donner davantage de temps aux négociateurs.
Le projet actuellement discuté pourrait représenter un allègement significatif de certaines mesures tarifaires américaines. Selon des informations rapportées par Reuters, Washington envisagerait notamment de réduire les droits de douane sur les véhicules fabriqués au Canada de 25 % à 15 %, tandis que les tarifs visant l’acier et l’aluminium canadiens pourraient passer de 50 % à 25 %. Des quotas pourraient toutefois limiter la portée de cette réduction dans le secteur des métaux, les importations dépassant certaines quantités pouvant rester soumises aux droits les plus élevés.
En échange, les États-Unis demandent au Canada de faire plusieurs concessions. L’un des dossiers les plus sensibles concerne l’accès des produits américains au marché canadien, notamment les boissons alcoolisées. Plusieurs provinces avaient cessé de vendre ou de distribuer certains produits américains en représailles aux mesures tarifaires imposées par Washington. Le premier ministre Mark Carney a demandé aux premiers ministres provinciaux d’envisager le rétablissement de ces produits dans les réseaux de vente provinciaux si un accord commercial satisfaisant était conclu. Cette question est devenue l’un des principaux points de friction entre Ottawa et les provinces.
Le Québec adopte notamment une position prudente. La première ministre Christine Fréchette a indiqué que la province n’entendait pas donner automatiquement son accord aux concessions envisagées par Ottawa. Elle souhaite d’abord disposer de davantage d’informations et évaluer les conséquences économiques d’un éventuel accord. La question de la vente d’alcool américain est particulièrement sensible puisque la Société des alcools du Québec contrôle une grande partie de la commercialisation des vins et spiritueux dans la province. Québec insiste donc sur le fait qu’il doit pouvoir déterminer lui-même les mesures qu’il acceptera.
Cette prudence québécoise illustre une difficulté plus large pour le gouvernement fédéral : Ottawa négocie directement avec Washington, mais plusieurs concessions demandées par les États-Unis relèvent de compétences provinciales. Le gouvernement de Mark Carney doit ainsi trouver un équilibre entre la nécessité de présenter un front commun face aux États-Unis et le respect des intérêts économiques et politiques propres à chaque province.
Les divergences ne se limitent d’ailleurs pas au Québec. Huit provinces canadiennes ont instauré des restrictions sur les produits alcoolisés américains après l’imposition des droits de douane par Washington. En Ontario, par exemple, la régie provinciale des alcools, la LCBO, avait cessé de vendre certains produits américains, ce qui représentait auparavant des ventes annuelles de plusieurs centaines de millions de dollars. Le rétablissement de ces produits pourrait donc avoir des conséquences commerciales importantes, mais également une portée politique symbolique, puisqu’il serait perçu comme une concession directe aux exigences américaines.
D’autres dossiers demeurent également au cœur des discussions. Washington souhaite notamment obtenir un meilleur accès au marché canadien pour certains produits agricoles et remet en question plusieurs aspects du système canadien de gestion de l’offre, particulièrement dans le secteur laitier. Les États-Unis contestent aussi certaines mesures canadiennes concernant les véhicules et les boissons alcoolisées. De son côté, Ottawa cherche avant tout à obtenir une réduction durable des tarifs qui pénalisent des secteurs stratégiques de l’économie canadienne, notamment l’automobile, l’acier et l’aluminium.
Le dossier automobile constitue l’un des enjeux majeurs des négociations. Une baisse du tarif américain de 25 % à 15 % permettrait aux constructeurs canadiens de réduire une partie de la pression qui pèse sur leurs exportations vers les États-Unis. Toutefois, il n’est pas encore certain que la question des automobiles soit définitivement réglée dans l’accord actuellement négocié. Certains éléments pourraient être renvoyés aux discussions plus larges sur la révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique, dont les négociations pourraient se poursuivre au-delà de cette semaine.
Pour le gouvernement de Mark Carney, l’enjeu dépasse donc largement la simple suppression ou réduction de droits de douane. Les États-Unis représentent le principal marché extérieur du Canada et les économies des deux pays sont profondément intégrées. Une détérioration prolongée des relations commerciales pourrait affecter les investissements, les chaînes d’approvisionnement, l’emploi et la compétitivité de plusieurs industries canadiennes. Les secteurs du bois, de l’agroalimentaire, de l’industrie manufacturière, de l’automobile et des métaux sont particulièrement exposés aux conséquences d’une nouvelle escalade tarifaire.
La pression politique est également importante pour Mark Carney. Le gouvernement fédéral doit éviter qu’un accord présenté comme une victoire commerciale soit perçu au Canada comme une succession de concessions faites à Washington. Un sondage Leger cité par Reuters indiquait ainsi que 56 % des Canadiens s’opposaient à de nouvelles concessions aux États-Unis. Cette opinion publique limite la marge de manœuvre du premier ministre, alors que l’administration Trump cherche à obtenir des résultats concrets avant d’accepter de réduire certaines barrières tarifaires.
De son côté, Donald Trump a affirmé que les négociations progressaient et que les États-Unis pourraient réduire certains tarifs imposés aux produits canadiens. Washington présente parallèlement l’accord envisagé comme un moyen d’améliorer l’accès des entreprises et des agriculteurs américains au marché canadien. La Maison-Blanche affirme notamment que le Canada se serait engagé à supprimer certains traitements jugés discriminatoires à l’égard des produits américains, notamment dans les secteurs de l’alcool, du fromage et de l’automobile.
L’urgence reste néanmoins entière. Tant que les documents définitifs ne sont pas signés, le Canada demeure exposé à la menace de droits de douane supplémentaires. Le report décidé par Donald Trump offre seulement quelques jours supplémentaires aux négociateurs pour parvenir à un compromis. Dominic LeBlanc doit donc tenter de transformer les progrès annoncés mercredi en accord concret lors de ses nouvelles discussions à Washington avec Jamieson Greer et les équipes de négociation des deux pays.
La question provinciale pourrait finalement être déterminante. Ottawa a besoin du soutien des gouvernements provinciaux pour mettre en œuvre certaines concessions, mais ceux-ci doivent également défendre leurs propres secteurs économiques et leurs priorités politiques. Le Québec, notamment, réclame davantage de garanties avant de se prononcer, tandis que d’autres provinces semblent plus ouvertes à une réouverture du marché aux produits américains si celle-ci permet d’obtenir un meilleur accès au marché des États-Unis. Cette absence de position parfaitement uniforme complique la stratégie canadienne à un moment où Washington cherche précisément à obtenir des concessions rapides.
Les prochaines heures seront donc cruciales pour l’avenir des relations commerciales canado-américaines. Le retour de Dominic LeBlanc à Washington intervient dans un contexte où les deux parties semblent plus proches d’un accord qu’elles ne l’étaient quelques jours auparavant, mais où plusieurs questions fondamentales restent ouvertes. Entre la menace de nouveaux tarifs de 50 %, les concessions demandées par Washington, la protection des secteurs canadiens et les divergences entre les provinces, Ottawa doit désormais parvenir à un compromis capable de préserver les intérêts économiques du Canada tout en évitant une nouvelle escalade commerciale avec son principal partenaire économique.