Au Zimbabwe, la culture du tabac connaît une spectaculaire renaissance et s’impose à nouveau comme l’un des principaux piliers de l’économie agricole nationale. Après des années de déclin provoqué par les réformes agraires controversées et les difficultés économiques, le secteur enregistre désormais des niveaux de production records, portés principalement par les petits exploitants agricoles sous contrat avec des entreprises étrangères, notamment chinoises.
Dans plusieurs régions rurales du pays, des milliers d’agriculteurs abandonnent progressivement les cultures traditionnelles comme le maïs ou le tournesol pour se tourner vers le tabac, considéré comme plus rentable et plus résistant aux maladies et aux aléas climatiques. Ce regain d’intérêt touche même des zones qui n’étaient historiquement pas dédiées à cette culture, comme le Matabeleland du Sud, où de nombreux producteurs voient dans le tabac une opportunité de relance économique.
Selon les données de l’Office du tabac du Zimbabwe, plus de 127 000 producteurs sont actuellement enregistrés dans le pays, dont environ 95 % sont de petits exploitants travaillant dans le cadre de contrats agricoles. Ces agriculteurs représentent à eux seuls près de 85 % de la production nationale. Grâce à ce modèle, la production de tabac est passée de 306 000 tonnes en 2024 à 355 000 tonnes en 2025, tandis qu’une récolte dépassant les 360 000 tonnes est attendue cette année.
Le système de contractualisation joue un rôle central dans cette expansion. Les entreprises fournisseuses avancent aux agriculteurs des semences, des engrais, des pesticides ainsi que d’autres intrants agricoles à crédit, puis rachètent la récolte à un prix fixé à l’avance. Pour de nombreux producteurs, ce modèle constitue souvent la seule possibilité d’accéder aux ressources nécessaires à la culture, les banques restant difficiles d’accès en raison du manque de titres fonciers et des taux d’intérêt élevés.
Cependant, derrière cette croissance impressionnante, plusieurs inquiétudes persistent. De nombreux agriculteurs dénoncent une dépendance économique croissante envers les entreprises contractantes. Certains producteurs expliquent que malgré des revenus parfois supérieurs à ceux des cultures vivrières, les charges liées aux crédits, aux assurances et aux équipements réduisent fortement leur rentabilité. Les mauvaises conditions climatiques ou les faibles rendements peuvent rapidement plonger les exploitants dans un cycle d’endettement difficile à briser.
Les entreprises chinoises dominent aujourd’hui largement le secteur. Elles représenteraient environ 60 % de la valeur totale de la production nationale de tabac, ce qui suscite des critiques concernant un quasi-monopole sur la filière. Plusieurs organisations agricoles accusent ces sociétés de maintenir les prix d’achat à des niveaux bas, limitant les bénéfices des cultivateurs locaux.
Le gouvernement zimbabwéen, de son côté, considère néanmoins le tabac comme un levier stratégique de croissance économique et d’exportation. Les autorités souhaitent augmenter la valeur ajoutée locale à travers le développement de la transformation industrielle, notamment dans la fabrication de cigarettes et de produits dérivés. Le ministre des Finances, Mthuli Ncube, a récemment réaffirmé l’ambition du pays de tripler la valeur ajoutée nationale du secteur dans les prochaines années.
Mais cette expansion rapide soulève aussi des préoccupations environnementales et sanitaires. L’Organisation mondiale de la santé critique régulièrement le déplacement de la production mondiale de tabac vers l’Afrique, estimant que cette culture contribue à la déforestation et réduit les surfaces disponibles pour les cultures alimentaires. Entre 2005 et 2020, la superficie consacrée au tabac a fortement augmenté sur le continent africain alors qu’elle reculait dans de nombreuses autres régions du monde.
Le Zimbabwe demeure aujourd’hui le premier producteur africain de feuilles de tabac et cherche à renforcer davantage sa position sur le marché international. Malgré les critiques liées à l’endettement des agriculteurs et aux impacts environnementaux, la filière continue d’attirer de nouveaux producteurs séduits par les perspectives de revenus qu’offre cette culture de rente.